Revue de presse / Penser le vin autrement 
Vins & Vignobles a rencontré Daniel Richard, président de Vini Quatro, une agence de vins qui oeuvre au Canada d’un océan à l’autre. L’expérience d’un vinophile doublé d’un homme d’affaires s’avère passionnante et très informative sur le commerce et la consommation du vin à travers le Canada.
Quand vous avez fondé Univins, aviez-vous songé à l’époque à étendre votre société d’un océan à l’autre ?
Pour beaucoup d’hommes d’affaires, le monde fait partie de leur ADN. Personnellement, je n’ai
jamais ressenti ce besoin. J’ai grandi dans la vingtaine dans la contre culture ou le small is beautiful était presque une religion. C’est au fil des amitiés que l’on développe dans ce monde viticole et qui est unique dans le monde des affaires, que j’ai accepté de les représenter à l’extérieur du Québec. Certains diraient pour consolider ma clientèle, moi je dis par loyauté.
Quel à été le plus gros défi que vous avez dû relever ? Au Québec d’abord, et ensuite dans les autres provinces ?
La question est au singulier la réponse est pluriel. Partir à zéro en ayant trois enfants, convaincre la SAQ de me faire confiance, être patient très patient! C’est facile de trouver de bons produits, il y a en beaucoup sur le marché, c’est passionnant d’organiser des dégustations et parler aux journalistes. C’est beaucoup plus difficile de devenir marchand et de vendre beaucoup de vins. Il faut regarder la ligne d’horizon pour se diriger, construire une organisation solide et avoir une équipe dédiée et généreuse. C’est un grand défi. En dehors du Québec, il faut travailler en anglais et accepter de repartir à zéro à tout point de vue. Les goûts et manières de faire sont totalement différents.
Vous avez maintenant l’expérience du commerce du vin avec différents partenaires, des monopoles, et aussi, l’industrie privée. Le commerce du vin y est-il si différent dans l’un et l’autre système ?
Nous vivons dans une mosaïque de distribution des alcools au Canada. Le seul modèle classique
comme tel que nous connaissons au Québec, c’est en Ontario. À Terre-neuve, à l’Île-du-Prince-Édouard et au Nouveau-Brunswick, c’est encore vrai mais pour combien de temps et déjà c’est
10 à 20 fois plus petit.? Déjà le privé y est actif avec quatre magasins privés en Nouvelle-Écosse ce qui risque de « contaminer » les autres d’ici peu. Dans l’Ouest, c’est de plus en plus privé. En Alberta, 100 % des magasins sont privés et dans les autres provinces, les monopoles cohabitent avec une partie du privé, en minorité certes, mais en expansion.
Votre expérience dans diverses provinces vous a-t-elle renseigné sur les
habitudes de consommation des Canadiens en général ? Peut-on établir
une cartographie de la consommation, par province, par région, selon les
pays, le style de vin, le prix, la couleur ?
D’une façon générale les 25 plus grandes marques importées au Québec sont à 90 % les mêmes au Canada. nous pourrions dire ainsi que c’est dans les vins de spécialités que les marchés se distinguent. Au Québec, c’est plus un marché français et italien. En Ontario, c’est plus italien, français et nouveau Monde et dans l’Ouest, c’est nouveau Monde qui se décline en Californie, Australie, nouvelle-Zélande, Orégon et vins de la vallée de l’Okanagan. L’Italie est aussi appréciée mais loin derrière. Le sucre résiduel est un enjeu aussi. Un alsacien sec et droit comme les vins de la maison Beyer ne plaît pas du tout à Calgary, par exemple, où les vins plus sucrés ont la cote.
L’expérience dans une province peut-elle être transposée dans une autre ?
Oui, cela arrive à l’occasion. Les gens qui ne connaissent que la SAQ ne se
rendent pas compte que nous sommes choyés ici par la sélection et par les pratiques
commerciales. Ailleurs, le développement des ventes et produits est ralenti par une bureaucratie beaucoup plus lourde qu’au Québec. Il arrive parfois que j’influence l’acheteur par des idées du Québec, et à l’inverse l’Ontario a des façons de faire que je propose à l’acheteur de la SAQ.
Vingt ans de travail acharné, cinq filiales, des partenaires fidèles, des acquisitions également : y-a-t-il des choses que vous regrettez ou que vous feriez autrement ?
Non, absolument pas! J’ai fait certains mauvais choix de partenaires d’affaires au début par manque d’expérience en affaires et de vie. J’ai appris de ces erreurs et avec le temps, je me suis entouré d’une brigade de talents extraordinaires qui me pousse à me dépasser chaque jour pour demeurer le chef incontestable. Il ne faut pas avoir peur de s’entourer des meilleurs. C’est la seule façon de grandir.
Vous avez racheté des sociétés hors du Québec où la philosophie d’entreprise n’est peut-être pas la même que celle de la société Univins. Comment avez-vous paillé ce problème?
C’est un travail de reconstruction. Il faut mettre un chef qui incarne vos valeurs d’entreprise. Prendre le temps de le sélectionner. Dans mon cas, j’ai pris deux ans pour y arriver. Après, il faut être consistant dans les messages tout en respectant la culture ambiante. C’est un travail d’équilibre. J’exige beaucoup d’après ce que me disent mes complices. Mais je suis très généreux aussi. C’est fondamental.
Vous êtes un homme de la terre, un humaniste, un visionnaire, êtes-vous un inconditionnel du bio ? Parmi vos partenaires d’affaires du monde du vin, recherchez-vous en premier lieu des producteurs de vin bio ?
Certainement pas en premier lieu! Mais cela m’influence si c’est un joli vin. Je dois être séduit par le vin avant tout. Pour moi, le vin n’est pas un concept, c’est un produit ludique. Pour le plaisir. nous devons absolument changer nos pratiques agricoles. nous n’avons pas le choix. La fabrication d’un vin BIO ou non BIO nécessite d’énormes quantités d’eau. Il faut 1 litre d’eau pour
produire 1 litre de vin. c’est considérable! Avec le temps, nous allons devoir penser et revoir les pratiques de production encore plus sérieusement. In fine, un mauvais vin Bio est un mauvais vin point. Pas d’excuses.
Maintenant que votre société est pancanadienne, seriez-vous tenté de vous étendre au sud de la frontière, chez nos voisins américains ? Peut-être pour y acquérir encore de nouvelles expertises en matière de commercialisation du vin ? Ou pour étendre votre holding ?
Le marché américain de m’intéresse pas! J’ai développé avec un ami français, ici, la première société de négoce au Québec où nous achetons pour nos marques des vins que nous assemblons et vendons à la SAQ. J’ai été proprio du Domaine du Lys pendant 15 ans avec 15 bons amis, j’ai encore bien des projets pour le Québec et le Canada car j’ai beaucoup à apprendre encore et à échanger. Je laisse l’Amérique aux Américains.
Êtes-vous tenté de créer une société familiale ? D’assurer la pérennité de l’entreprise en préparant la génération suivante à prendre la relève ?
Le vin c’est mon histoire, ma vie. J’ai cinq enfants à qui j’ai imposé de choisir pour eux-mêmes, pas pour la famille. Ils ont tous travaillé dans l’entreprise et il se pourrait qu’il y ait de la relève. Mes producteurs sont pour la plupart en société familiale et j’aime ces organisations. C’est naturel! Je gère de la même façon ici. J’aime ma gang, c’est ma famille. En terminant, je dois dire qu’avec le temps j’aime de plus en plus (Je vais avoir 60 ans bientôt) former les jeunes, les inspirer et les coacher. C’est un grand privilège. VV
Par Nicole Barette Ryan
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